
Si les Grecs ont créé la première véritable civilisation du vin, les Romains, qui ont tout emprunté à la culture grecque, ont répandu la vigne dans tout le monde méditerranéen. Et bien au-delà.
Les Romains sont, si l'on ose la comparaison, les Américains de l'Antiquité. Ils ont la puissance et le pouvoir, mais souffrent d'un gros complexe d'infériorité culturelle vis-à-vis des Grecs, le peuple le plus cultivé de l'Antiquité. Très tôt, avant même la conquête de la Grèce, qui devint une province romaine en 146 av. J.-C, les Romains adoptent la culture grecque. Ils adoptent la religion des Grecs, leur philosophie, leur architecture, leurs arts et leurs lettres et, évidemment, leur amour du vin.
Chez les Grecs, Dionysos a plusieurs surnoms. Bakkhos est l'un de ceux-ci. En adoptant la religion des Grecs, les Romains adopteront ce dieu qu'ils appelleront Bacchus. Autre changement d'appellation, les dionysies deviennent les bacchanales. On change l'étiquette mais le contenu de la bouteille reste le même. Les orgies romaines restent sans égales dans l'histoire.
Plus organisés et plus systématiques que les Grecs, les Romains compléteront en véritables professionnels ce que les Grecs n'avaient entrepris qu'en amateurs. Et d'abord, la conquête du monde. Le monde romain, son empire, s'étend sur toute la Méditerranée, leur mare nostrum. Avec César, ils s'établissent en Gaule chevelue et en Bretagne. Bientôt, ils pénètrent en Germanie.
Partout où s'installe la légion romaine, la vigne s'enracine dans le paysage, autour des villes de garnison. C'est que le vin faisait partie de l'équipement de base du légionnaire à qui l'on distribuait une généreuse ration de pinard tous les jours. Trois litres par jour par soldat.
Quel vin buvaient les Romains ? Les légionnaires, le peuple et les esclaves n'avaient droit qu'à une affreuse piquette. Il y avait d’abord le posca, un mauvais vin qui, parce qu’on ne savait pas comment le conserver, se transformait rapidement en vinaigre. Pour le rendre plus désaltérant, ou pour faire de petites économies, on le coupait d'eau. Il y avait aussi le lorca. Un vin encore plus misérable obtenu par refermentation du marc, auquel on avait ajouté de l'eau pour l'allonger.
C'est cette boisson toute militaire, le posca, qu'avec une éponge piquée sur sa lance, le généreux centurion offrit à Jésus sur la croix. Ce brave homme faisait alors une bonne action. Cependant, le Juif qui relate l’anecdote dans l’Évangile ne peut apprécier pleinement ce beau geste. C’est que les Juifs boivent un bien meilleur vin que les Romains et que, pour eux, la boisson offerte au Christ n’était que du vinaigre. Un malentendu de plus !
En effet, le posca n'était vraiment pas un vin de plaisir, comme l'on dirait aujourd'hui. C'était tout de même une boisson très appréciée des Romains, parce qu'elle était désaltérante et coupait efficacement la soif. Il était le « carburant » essentiel du légionnaire à qui l’on demandait constamment de traverser l’Empire pedibus, pour en défendre les frontières.
À Rome, le vin de la plèbe est essentiellement un vin rouge. On le débite en quantité énorme dans les tavernes, toujours très nombreuses dans toutes les villes de l'Empire. Les riches buvaient aussi du vin. Du blanc, de préférence. Cependant, le breuvage qu'ils consommaient, lors de leurs libations et de leurs orgies, n'avait rien à voir avec le vin que nous connaissons aujourd'hui. Pour concentrer leur vin, les Romains le faisaient réduire sur le feu. Ils le faisaient bouillir. Pour le conserver, ils le mélangeaient avec du miel et de la résine. De plus, pour lui donner du goût, ils le parfumaient avec des aromates, des herbes et des épices. Le liquide obtenu était finalement si épais, qu'il était impossible de le consommer sans « mettre de l'eau dans son vin ». L'expression fera fortune.
Si les pauvres boivent du gros rouge, sec et râpeux, les riches, eux, n'ont d'estime, à l’imitation des Grecs, que pour le vin blanc doux ou liquoreux. Le chic du chic, était de le couper avec de l'eau de mer...
Pour les vins les plus estimés, les Romains ont inventé deux idées essentielles, qui ont encore cours aujourd'hui. D'abord, un classement, une hiérarchie dont le sommet était occupé par l'illustre vin de Falerne, qui poussait sur les pentes du Vésuve. Aussi, le millésime dont le plus fameux fut celui qui coïncida avec le consulat d'Opimius, en 121 av. J.-C. Les Romains ont créé une grande civilisation. Les Romains avaient une véritable vénération pour les vins les plus illustres et étaient fiers de dépenser des fortunes pour se les procurer.
Le malheur va cependant frapper. L'Empire romain va s'écrouler (officiellement en 476) sous les coups répétés des barbares qui le cernent de toutes parts. Jamais la civilisation n'aura connu péril plus grand. C'est que les Goths, Wisigoths, Ostrogoths et autres Goths qui déferlent sur Rome sont des buveurs... de bière. Le monde civilisé va-t-il disparaître ?